La solitude et l’errance font partie de la filmographie de Gus Van Sant, dès My Own Private Idaho (1991), où deux jeunes hommes errent à travers villes et paysages à la recherche d’identité et de sens. Gerry, sorti en 2002, s’inscrit dans la « trilogie de la mort » de Van Sant, aux côtés de Elephant (2003) et Last Days (2005). Deux jeunes hommes prénommés Gerry traversent un désert après une excursion banale, sans destination précise. Quand l’un choisit de bifurquer, l’autre le suit, et leur promenade se transforme peu à peu en une marche perdue au milieu de l’immensité. Cette marche rappelle le geste de Sisyphe : avancer malgré l’inutilité, confrontés à l’infini, révélant la fragilité et la solitude de la jeunesse face au monde.
Dès le début, l’ambiance se construit dans un naturalisme radical. La lumière est entièrement naturelle et le son devient le cœur même de l’expérience de l’errance. Les micros-cravates enregistrent l’infime, le froissement des vêtements, le souffle court. Cette matière sonore, presque musicale, enferme les personnages dans leur propre corps et, paradoxalement, nous y fait entrer. Elle creuse leur isolement tout en abolissant la distance entre eux et nous. Dans cet espace infini, les perspectives sont écrasées ; les corps paraissent minuscules face aux montagnes lointaines, comme pour mesurer la distance qui les sépare du chemin et de toute issue. Néanmoins, les paysages n’ont qu’une seule forme de beauté, une beauté mortelle : ceux qui s’y aventurent croient à tort que l’action peut mener à la contemplation.
Les personnages pensent qu’en avançant, en marchant, en agissant, ils accéderont à une forme de révélation, de sens ou de beauté contemplative du paysage. Or le film montre exactement l’inverse: l’action ne mène à rien d’autre qu’à l’épuisement, à la perte, voire à la mort. La contemplation n’est pas un aboutissement de l’action mais une illusion projetée sur un espace qui se révèle profondément hostile.

L’espace dans Gerry ne se laisse jamais saisir comme un territoire stable ou lisible. Les personnages semblent parfois avancer, puis disparaissent dans le cadre suivant comme s’ils revenaient sur leurs pas, ou se retrouvent dans un endroit qu’on croyait déjà traversé. Les déplacements paraissent circulaires, comme suspendus dans le temps. La caméra accompagne cette errance par de longs plans, souvent fixes, qui refusent de livrer des repères spatiaux. Le montage, lui, ne propose aucun fil narratif : les directions se confondent, et notre regard, privé de guide, se perd avec les corps. Ainsi, Van Sant transforme le désert en espace psychologique autant que géographique

L’incertitude du déplacement dans ce désert infini reflète aussi la fragilité de leurs identités. Dans un plan séquence rapproché, les deux jeunes hommes marchent côte à côte, au même rythme. Mais ce rythme se désynchronise peu à peu, et ce qui semblait une identité partagée se fissure. Le thème du « seuls ensemble » se fait tangible : l’un peut apparaître comme le double de l’autre, mais le double se craquelle. La scène du rocher cristallise cette rupture. L’un des Gerry grimpe sur un bloc isolé, pour chercher un point de repère, mais il se retrouve bloqué, incapable de redescendre seul. L’autre demeure au sol, immobile, témoin de cette impasse. La caméra effectue un panoramique circulaire autour du personnage bloqué, accentuant le vertige et l’isolement, révélant que même proches, ils sont déjà séparés. Cette épreuve de la dissolutions se manifeste aussi lors de la dernière marche funèbre, on y perçoit un tableau silencieux, qui réduit les corps à de simples silhouettes, presque interchangeables dans une étendue blanche et uniforme, où le sol craquelé se confond avec l’horizon, comme si le monde avait été réduit à sa plus simple expression. L’un marche devant l’autre, non pour guider, mais pour maintenir une distance minimale, comme si l’identité ne pouvait plus se construire que dans l’écart. L’errance dans Gerry n’est donc pas un concept, elle se vit, et se ressent dans le silence.

Gerry illustre l’errance de la jeunesse comme une confrontation avec l’absurde. Le désert, vaste et indifférent, fonctionne comme un miroir camusien : il ne donne aucun sens, aucune direction, et met à nu la fragilité des êtres face à l’infini. L’adolescence, ici, se vit comme une tentative d’affirmer une identité dans un monde qui refuse de la confirmer. L’un des garçons avait cherché à tracer un chemin différent, à s’émanciper du modèle attendu, mais il se perd dans l’espace et dans le temps ; l’autre le suit, non par choix, mais pour échapper à la solitude, un geste qui rappelle l’idée camusienne selon laquelle nos actes prennent parfois leur sens uniquement dans la conscience de notre condition humaine, fragile et limitée.
Ainsi, Van Sant capte ce que d’autres n’osent filmer : le rien. Le mouvement ne produit plus de progression, seulement une répétition de gestes, une avancée sans finalité. L’espace cesse d’être un cadre fonctionnel pour devenir un champ de perception pure, où l’œil n’est plus guidé mais confronté à sa propre attente. Filmer le rien, c’est ainsi suspendre le sens, accepter l’indécision, et faire du cinéma non plus un art du récit, mais un art de la durée, de l’épuisement et de la présence.
Le final de Gerry frappe par sa froideur et sa brutalité presque clinique. La lente marche sur le sel, le lever du soleil et l’écroulement des corps composent une image presque cérémonielle. L’un étrangle l’autre pour abréger ses souffrances, lui-même attendant la mort. Il n’y a ni drame moral, ni explication. C’est l’ultime tentative de contrôle dans un espace qui échappe à toute maîtrise. La violence finale n’est ni punition ni justice, mais le dernier geste face à l’impossibilité de survivre dans un monde sans repères. Dans ce désert infini, avancer ou choisir un chemin ne distingue plus vraiment l’un de l’autre. L’identité s’efface progressivement : ce qui faisait « soi » se dissout dans l’espace et le temps, et l’individualité disparaît dans un monde qui ne reconnaît aucune singularité.





