Récompensé à juste titre au Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand, désormais en sélection au Bruxelles Short Film Festival et bientôt en lice pour Côté Court à Pantin, le film BUDA multiplie les projections pour le plus grand bonheur des amateurs de cinéma documentaire. Cette plongée vivifiante au cœur d’un recypark (une déchetterie) dévoile le quotidien d’un lieu que l’on filme peu. Entretien avec Raphaël Kaddour, son réalisateur, autour de son film de fin d’études.
Comment avez-vous justifié votre présence au recypark ?
On essayait à chaque fois d’expliquer la raison de notre présence en nous présentant comme un tournage étudiant. Mais avec le matériel de son, la caméra imposante, les utilisateurs du lieu étaient persuadés qu’on était la télévision en reportage ! Ce n’était pas toujours évident.
Beaucoup d’entre eux ont refusé d’être filmés ?
Énormément. On a eu plus de refus que d’accords. Mais sur les cents à deux cents personnes qui passent au recypark par jour, il y a toujours la possibilité de trouver des clients volontaires. On tournait environ une heure par jour et ce, pendant trois à quatre semaines. On s’est retrouvé avec 20h de rush à la fin, à transformer en 24 minutes. La contrainte de l’école était de 20 minutes mais on a réussi à négocier un petit peu plus.
Le documentaire était le genre imposé par l’école ?
A l’IAD [École de cinéma en Belgique], il y a une commission fiction et une commission documentaire. En tant qu’étudiants, on devait déposer un dossier de film de chaque genre, puis les commissions déterminent quel projet est le plus intéressant à réaliser. Au départ, comme tout le monde, je voulais faire la fiction ! Mais j’ai été embarqué dans le documentaire suite à la décision rendue et j’en suis très heureux.
D’où t’est venue l’idée de filmer un recypark ? Avais-tu déjà connaissance du fonctionnement du lieu ?
Mon père travaille dans un recypark, pas celui du film mais un autre. Il m’a souvent raconté les situations rocambolesques qui lui arrivent.
J’ai pu faire six mois de repérage, l’école nous laisse une grande période de repérage et documentation pour renforcer notre crédibilité et déjà s’imprégner. Il s’agit suite à nos observations de rédiger une conduite, décrivant les situations vécues et probables, explorant toutes les possibilités offertes par le futur tournage. On a toujours une petite idée de ce qu’il adviendra mais on était loin d’imaginer ce qu’on a trouvé sur place, le réel est à chaque fois surprenant. J’avais aussi fait des fiches personnage, décrivant les personnes que l’on allait rencontrer et leur fonction.
J’ai d’abord contacté la déchetterie dans laquelle travaillait mon père, on m’a refusé. Je suis ensuite allé chercher dans le Brabant Wallon, on m’a refusé. A Bruxelles, on m’a accepté en m’imposant cette déchetterie. Il y avait beaucoup de réticence par rapport au projet, probablement lié au fait qu’une déchetterie est un endroit où toutes les populations de toutes les classes sociales se retrouvent pour jeter leurs déchets et que si on refuse à quelqu’un qui a attendu une heure ses déchets, l’agacement monte très vite, des tensions vives se créent et tout s’envenime. Moi c’est ce qui m’a aussi intéressé.
Il n’y a pas que des tensions, je pense à la scène avec le conducteur de tram au ton très décalé.
Effectivement, c’est ce qui rend ce lieu, sorte de boulevard de l’humanité, si poétique. Quand il s’agit de jeter ses déchets, tout le monde est mis sur le même pied d’égalité.
C’est aussi un geste politique…
Il y a cette dimension qui est induite même si la première intention était vraiment de filmer le travail de mon père.
Toute l’équipe est composée d’étudiants de l’IAD ?
Oui, mais je ne connaissais pas bien tout le monde. On s’est surtout découverts sur le plateau, dans les moments plus difficiles : en passant des heures dans le froid, lorsque l’on rate une prise, ou quand il y a un manque de communication. Il fallait parfois que l’on se comprenne sans parler, que le cadreur enregistre sans forcément que l’on dise que ça tourne. Les usagers de la déchetterie étaient déjà surpris de nous voir, il fallait donc qu’on essaie d’être invisibles et la communication sur le tournage devait aller en ce sens. C’est une des adaptations nécessaires au tournage documentaire. Cela nous a pris un peu de temps, une semaine, mais dès la deuxième semaine on était rodés. Et pour l’équipe de post-production, c’est pareil, on s’est surtout rencontré en salle de montage plutôt qu’à l’école.
Vous avez appris à travailler en vous adaptant à l’environnement.
Exact ! Mais dans toutes les choses que j’ai apprises sur ce tournage, je retiendrai surtout l’attente. En fiction, on est pressé par le temps, l’argent, et l’envie de voir ce qu’on a imaginé prendre forme avec un résultat rapide. En documentaire, il faut oser enregistrer même s’il ne se passe rien et être dans un état d’attente. Pour la scène avec le conducteur de tram justement, on allait partir mais on s’est dit qu’on allait attendre encore un peu, et à ce moment le conducteur a délivré une parole qu’on était prêts à recueillir. Il faut accepter ce moment d’attente qui lorgne sur l’ennui, qui est tout à fait irrationnel. Tout peut arriver d’un coup.
Comment ont réagi les employés de la déchetterie quand ils vous ont vu débarquer ?
Les repérages ont bien aidé ! Pendant des mois j’ai pu désamorcer la chose, en leur disant bien qu’une caméra sera présente. Le jour où on est arrivé, les employés étaient impressionnés. Mais il fallait bien qu’ils travaillent, ils ne pouvaient pas rester bloqués sur nous ! On est devenus invisibles à leurs yeux assez rapidement. Parfois, ils utilisaient même la caméra pour décompresser ! A la fin, ils nous avaient carrément adoptés. Je repense à ce moment où un des employés avant de jeter une vieille guitare se met à en jouer. La caméra a permis de créer ces moments plus détendus. Dans les moments de stress, de tension ou de frustration, la caméra devenait un nouvel interlocuteur avec lequel ils pouvaient jouer. On a pas pu garder tous ces moments dans le film mais ils ont contribué à ce que l’on se fonde dans le décor.
Et il faut aussi souligner le talent de Sébastien, le chef opérateur du film. Dans les moments tendus, quand un client mécontent se montrait véhément, tout le monde aurait tendance à reculer. Lui, il avance ! Et le client en profite aussi pour délivrer un message sur l’état des choses à Bruxelles. C’est grâce à ces moments proches des gens que l’on a eu des séquences inédites.
Avais-tu une idée de la structure du film avant le tournage ou est-ce que tout s’est joué au montage ?
Tout s’est joué au montage. J’étais guidé par un désir et une envie sur le tournage, je voulais d’une certaine manière rendre héroïques ces travailleurs qu’on ne voit jamais, et par là rendre hommage à mon père. Au montage, tout s’est un peu tricoté : on a décidé de commencer par présenter le métier en action. En quoi cela consiste ? A ouvrir le coffre des clients, analyser son contenu et les diriger vers les bennes appropriées. Puis on a « dézoomer » pour présenter ceux qui font ce métier, leur situation, leur parcours. L’accompagnement des profs de l’école a aussi été très précieux.
Quelles étaient tes références en documentaire ?
Forcément Wiseman ! Avec cette manière de filmer les gens directement, en interaction. Un des profs de l’école m’avait conseillé le film Bleu Pétrole de Nadège Trébal. C’est un film sur les ouvriers d’une raffinerie de pétrole qui aborde les conditions de travail, les grèves, et la pression sur les épaules des travailleurs. C’était une bonne inspiration pour moi, qui ouvrait la voie au type de documentaire que je désirais faire. Il y a aussi un film que j’adore, Coûte que coûte de Claire Simon, dans lequel on suit une PME qui s’écroule. Je l’avais trouvé génial dans la structure et la narration. Et je pense que j’aime cette forme qui, dans la narration, va rivaliser avec la fiction, avec l’exigence de raconter une histoire sans trahir le protagoniste que l’on filme.
Remerciements particuliers à Mathilde Thoreau.